« L’interprétation psychanalytique est faite pour produire des vagues”

(Lacan, Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines)

 

 

 

La psychanalyse permet de vivre une infinité de vies en une seule, elle est synonyme à la fois de plaisir et de performance 

 

 

 

Rappel de quelques principes psychanalytiques : « L’Inconscient est structuré comme un langage »

(Lacan, séminaire : Les formations de l'inconscient)

 

 

Il est fait de mots, qui forment des nœuds dans l’Inconscient (Topologie Lacanienne). Lorsque le patient associe librement sur certains mots il change le sens de ceux-ci (on dit alors qu’il « tue son père »), et en modifie alors par la même occasion les sons (« il épouse alors sa mère »), retournant ainsi à l’ab-sens : l’absence de sens qui permet de recréer le nouage œdipien et de refaire à la fois sens et son pour et par lui-même. Ses schémas Inconscients se modifient créant alors de nouveaux comportements qui lèveront les symptômes en découvrant les désirs. C'est pourquoi le psychanalyste ne répond pas dans les termes attendus du savoir, du conseil, ou de la prescription. Le désir du patient étant central.

 

Ainsi « tuer son père » est-il en fait à traduire par : « tuer le sens des mots » car le Père représente le sens dans l’inconscient (un sens unique) et « épouser sa mère »  représente la jouissance des nouveaux signifiants inconscients engendrés par la coupure du sens, car la mère c’est la femme, la création (concept de Jouissance Autre).

 

Lorsque cet exercice n’est pas fait dans notre inconscient nous risquons un « retour du refoulé ». Tout comme Œdipe nous prenons les mots au pied de la lettre et en en ayant peur, manipulés par eux, nous les refoulons, puis nous subissons le retour du refoulé et passons alors à l’acte sans le savoir (lapsus, actes manqués, répétitions parfaites d’échecs divers et variés…).

 

Le fait de défouler la parole inconsciente et de l’écouter, l’interpréter (rêves et cauchemars analysés dans le cabinet du psychanalyste) nous permet de dépasser nos nœuds de paroles inconscientes et de nous transformer. L’inconscient écouté s’en voit modifié, il retrouve alors sa place créatrice (et non plus inhibitrice) et crée les nouveaux comportements et/ou résultats dans un sens favorable au patient.

 

 

La psychanalyse ouvre l'accès à une réelle performance pour celui ou celle qui s'y essaie. Ainsi est-elle particulièrement de notre temps !

 

En voici un exemple ci-dessous, la personne a donné son accord pour que son cas soit exposé.

Sophie est une jolie jeune femme volontaire et très libre. Elle voyage énormément pour son travail de haute volée intellectuelle et n’a pas le désir, ni même le loisir, d’une vie sentimentale qui serait fondée sur un modèle exclusif ou monogame. En analyse depuis quelques mois, le rêve qu’elle me raconte et retranscrit ici va illustrer son passage d’un désir à un autre au fur et à mesure qu’elle se tournera vers ses pulsions. En réalisant son désir de polygamie elle va s’apercevoir d’un autre désir encore plus fort, et paradoxalement opposé au premier : celui de la monogamie ! Son inconscient l’orientera vers ce second désir, celui-ci lui offrant aujourd’hui plus de plaisir encore que le premier alors dépassé.

Sophie va me raconter son rêve et je vais lui demander d’associer librement sur quelques éléments centraux de celui-ci : ces mots sont soulignés ci-dessous et ses associations figurent ensuite en bleu entre parenthèses.

 

 

Voici le rêve de Sophie :

 

Dans une maison rectangulaire, la mère (associations de Sophie sur le mot mère : taire, plaire, rêve, trêve, pèse) de Sophie est face à elle. Elle lui dit qu’elle a pris du poids (foi, toi, moi, ça, plat, choix), Sophie rétorque à sa mère que cela est faux !

Son père (mère, terre, taire, serre, faire) veut aller voir un film avec Lucchini sur la relation père/fils père/fille. Sophie a envie d’aller avec lui mais elle a une conférence avec Julien son ami actuel (arbre, sabre, fable, feu, peu, jeux, heureux) sur skype (maille, aïe).  

Sophie a ramené des poissons (action, émotion, son, nation, passion) dans leur sac mais ils sont morts, elle ne peut donc les manger. Par contre il y a du saumon (passion, émotion, son, fraction, action) dans le frigo dont elle pourra faire son dîner.

 

 

L’interprétation du rêve qui reprend les associations libres :

 

La mère dans l’Inconscient de la patiente et dans ce rêve (car cela fluctue) représente ici son Surmoi Inconscient (1) qui lui dit de : se taire, de tenter de plaire, de ne pas réaliser ses rêves et de demander une trêve en abandonnant ceux-ci. Sa mère lui dit qu’elle a pris du poids : qu’elle devient moins séduisante ?, qu’il faut avoir la foi dans son Surmoi, que l’identité est un plat de choix et que la relation à l’autre ne passe que par cela. L’identité dont nous parlons ici est le Moi Inconscient (2)

Sophie répond à sa mère un « c’est faux ! » catégorique ! Son ça Inconscient (3) se rebelle et prend alors le pouvoir.

Son père, seconde figure parentale envoyée par le Surmoi réattaque avec les mots qui la faisait se taire, la serrait dans sa façon de faire tentant alors encore de la remettre dans une identité soumise « tel père tel fille » (Sophie avait une relation très forte à son père). Elle a une conférence avec Julien, qui de nouveau incarne le ça : les racines originelles de son plaisir en tant que sujet, la fable de la coupure des mots, de ce qui peut en changer le sens, le feu où même peu de jeux rendent heureux.

Skype ajoute au plaisir de Sophie qui est dans le mouvement : la maille=le nouveau nœud Inconscient qui se dessine et qui donne un coup au Surmoi en passant ;) !

Sophie a ramené des poissons=la passion, l’émotion, le son de l’identité car de la nation, donc du moi…mais ils sont morts, elle ne peut plus s’en nourrir. Par contre le saumon pourra être mangé, elle se nourrit donc à présent de son saut vers un autre plaisir (sau/mon=mon saut) qui ressemble beaucoup au premier : représentant la passion, l’émotion mais le son de la fraction=du vide=du mouvement et donc du ça, qui sera plus fort pour elle.

 

  1. Surmoi Inconscient : agent critique, intériorisation des interdits et des exigences. L’enfant hérite de l’instance parentale, groupale et sociale, et emmagasine quantité de règles, de savoir-vivre à respecter. Du fait des pressions sociales, en intériorisant les règles morales ou culturelles de ses parents et du groupe, l’enfant, puis l'adulte pratiquent le refoulement. En effet, le Surmoi punit le Moi pour ses écarts par le truchement du remords et de la culpabilité.    

  2. Moi Inconscient : cherche à éviter les tensions trop fortes, à éviter les souffrances, grâce, notamment, aux mécanismes de défense (refoulement, régression, rationalisation, etc.). Le Moi est l’entité qui rend la vie sociale possible.

  3. Ça Inconscient : pôle pulsionnel. Si le Ça est inaccessible à la conscience, les symptômes de maladie psychique et les rêves permettent d’en avoir un aperçu. Le Ça obéit au principe de plaisir et recherche la satisfaction immédiate.

 

 

Conclusion :

 

Sophie me confirmera devenir de plus en plus amoureuse de son nouvel ami et penser à présent à un engagement plus exclusif avec celui-ci alors que sa peur d’étouffer dans une relation unique lui faisait repousser tout engagement plus fort qu’un autre auparavant. Julien avait pourtant accepté la non exclusivité de leur relation mais cela ne suffisait plus à Sophie.

Il est à noter ici que la transformation du désir n’a aucune connotation morale, il s’est transformé en ce sens pour cette patiente mais cela aurait tout à fait pu être l’inverse pour quelqu’un d’autre.

 

Le désir est mouvement et par extension : nous sommes mouvement. Entre onde et particule nous vacillons sans en avoir conscience, connectés à nos désirs inconscients. L’identité une fois fluidifiée par le travail analytique va osciller en fonction de ceux-ci. Il est donc inutile de tenter de se fixer sur l’une des multiples identités que nous pouvons prendre, celles-ci vont varier en fonction des avantages recherchés par le patient.

 

Perdre son désir en l’assouvissant cela peut faire peur, ainsi les artistes craignent-ils souvent de perdre leur talent en entamant ou en poursuivant leur analyse. « Si ma folie, mon désir disparait, ma création disparaitra avec elle…. ». En fait il y a autant de désir que de folie, un artiste peintre ayant peint sa toile ne perd pas son désir de peindre, à l’inverse, plus il approfondira son travail analytique, plus il plongera profondément dans la création et son univers. Utilisant à sa manière la « paranoïa critique » de Dali, il pourra garder sa folie créatrice, produire ses créations et ressortir de cet univers ou non selon son désir (justement). Si son vrai désir est de créer : il créera et d’autant plus qu’il sera en analyse. « Les créations poétiques engendrent plus qu'elles ne reflètent les créations psycho­logiques (Lacan, séminaire : Le Désir) ».

 

« Ne jamais lâcher sur son désir » (Lacan, séminaire : L’éthique de la psychanalyse) revient à aller au bout de celui-ci. Une fois notre désir assouvi, une fois celui-ci mort, nous avons alors à peine le temps de profiter du plaisir atteint qu’un autre désir, prometteur et moteur apparaît déjà.